VIBRATIONS OPTIQUES
 
Une feuille de papier, de la couleur, un tissage singulier de l'espace, où rien n'est tranché, mais seulement laissé en suspens, dans la volonté d'atteindre par la précarité de cet équilibre coloré, ce point de densité où toute certitude bascule.
Lieu d'un mélange, d'un échange, la fluidité même de la texture est la qualité de l'espace, topologie sans intervention de la mesure, laissée au hasard, à l'aléatoire d'un parcours, d'une manipulation tactile de l'espace qui s'explore en zones, en entrelacs, pour qu'à chaque passage se pose à nouveau la question du lieu intercalaire où le regard se perd.
Nulle capture possible de ces réseaux, mais le sentiment q'une vibration inquiète travaille l'apparente tranquilité de la surface.

Evelyne ARTAUD 1986



EXPOSITION 1991 Galerie Saint Charles Rose (Paris)

De même que l'on dit le tissu cellulaire, le tissu cosmique... on peut parler du tissu pictural de Roger Bensasson, qui se répand à l'infini du regard.

La trame constituée de fils qui s'entrecroisent interminablement, en révèle les nuances et la fluidité ainsi que la sensiblité de l'artiste. Mais la rigueur de ces intervalles est assouplie par la vibration de lignes modulées à l'intérieur desquelles s'intercalle un réseau second.

La superposition d'un voile sur un autre voile brouille ainsi la vision d'une réalité dont l'atmosphère seule est perceptible. Le sentiment secret qui semble se dissimuler derrière chaque peinture éveille un certain désir d'en atteindre la profondeur et confère à cette exposition un charme auquel nul ne saurait rester indifférent.

Claude DORVAL 1991
 
 

 

      Longtemps Roger Bensasson a fait danser la géométrie en donnant à la couleur, traitée en élément rebelle, le pouvoir d'y introduire le mouvement et le rythme. Dans la même image, et pour servir de matrice à l'oeuvre, des grilles de divers modules, venues de la tradition de l'art concret, étaient alors superposées, créant des lignes de lecture différentes, verticales ou horizontales, obliques ou franchement diagonales, lesquelles invitaient l'oeil aux chassés-croisés d'une perspective toute virtuelle. Et c'est dans les espaces ainsi circonscrits que la couleur, par touches fébriles presque sauvages, faisait irruption, forçant très vite les frontières établies.
       A y regarder de près une recherche était ici déjà engagée, qui fut poursuivie dans les années suivantes avec une grande rigueur. il s'agissait, par la disposition en strates des grilles et par un lyrisme de la couleur qui semblait vouloir subvertir leur ordre hiératique, de conjuguer des options esthétiques, qui relèvent certes d'une même nécessité intérieure, mais dont la rencontre, du point de vue de l'histoire de l'art, n'allait pas de soi. D'abord un attachement profond au motif de la grille légué par les pères fondateurs du modernisme. Pour Roger Bensasson c'est un outil anti-individualiste qui permet d'éviter les errances de la subjectivité, tout en ouvrant à l'esprit le champ illimité des aventures de la combinatoire. Ensuite, mais en opposition à cette tradition, c'est une certaine distance prise à l 'égard du dogme de la planéité, distance sensible dans le chevauchement des grilles, accentué par le chromatisme. Enfin c'est un rapport complexe à la couleur qui est vue,bien plus que la ligne, comme un domaine réservé au jeu des pulsions et des affects, comme une puissance de débordement, fascinante, mais redoutable pour la lisibilité de la grille et qu'il conviendrait en conséquence de neutraliser.
         Ces options esthétiques, qui affleurent dans les toiles pourtant anciennes de l'artiste, trouvent , avec les oeuvres de la dernière décennie, un aboutissement dans une synthèse. Une décantation a eu lieu. Des choix ont été faits. La surface du tableau de chevalet s'est animée, donnant naissance à ce que l'on pourrait appeler, faute de mieux, des sculptures murales architecturées. Le carton a remplacé la toile. Il a l'avantage sur celle-ci d'être un matériau d'une grande souplesse, capable d'épouser les fantaisies d'une pensée qui vient de découvrir le plaisir de se mouvoir dans une troisième dimension, non plus virtuelle mais réelle. En outre, et comme en prime, ce médium apporte au toucher les joies de la découpe, de l'incision, du pliage et du collage. Les oeuvres que l'artiste en tire, conservent, bien qu'elles soient d'un genre nouveau, le géométrisme caractéristique de l'époque antérieure, avec cette différence que le carré tend de plus en plus à imposer sa logique dans la structuration de l'espace.La grille, en tant que telle, si elle demeure, comme auparavant, gardienne de la rationalité, a cessé cependant d'être visible dans les travaux achevés. Pour ce qui est de la courbe, qui n'a jamais été admise, elle reste exclue: peut-être parce que ses inflexions sont par nature promesse de volupté, et surtout oubli de l'ordre. La couleur a gagné en étendue, mais elle a perdu sa véhémence, puisque la teinte, appliquée maintenant en aplats, a rejoint la forme pour en exalter l'identité. Le plan,en revanche, va se prêter à toutes les manipulations. Il pourra se fracturer pour révéler l'existence d'une profondeur, et parfois d'un vide que l'artiste, à juste titre, aime qualifier de "perturbateur", car il s'agit alors, en rompant l'unité de la surface, de surprendre une habitude pour faire surgir la possibilité inquiétante de l'abîme. C'est aussi la raison d'être des décrochements, des glissements, des rencontres inattendues de déclivités divergentes, de tous les dispositifs qui visent à introduire des ambiguités perceptives qui viennent renforcer les caprices de l'ombre et de la lumière.
         Dans cet espace déjà travaillé par la rupture et la discontinuité, quelques motifs récurrents, issus du carré, sont donnés à voir dans des mises en scène toujours nouvelles, tous et toutes puisés dans l'immense réservoir des possibles contenus dans la grille. Qu'ils soient proposés en creux, par incision du carton, en relief ou tout simplement peints, ces motifs offrent à l'artiste, qui tient à les appeler des "signes", l'occasion d'expérimenter dans une composition, non point tant des équilibres et des symétries mortifères que des dissonances. De là, semble-t-il, le recours insistant à une chorégraphie des obliques qui a pour fonction de créer des décalages et des instabilités. Bensasson a compris, en effet, que c'est la dissonance,logée au coeur d'une oeuvre, qui permet à celle-ci de s'ouvrir sur la suivante et d'engendrer une série, la résolution de la dissonane, dans une composition qui serait parfaite mais dépourvue de tension, étant toujours différée.A l'évidence, la démarche de l'artiste ne se réduit pas à un simple jeu relevant d'une combinatoire. Il s'agit, par le moyen de l'art, en constituant des séries tendues vers l'infini, de suggérer que le monde peut échapper à l 'entropie et à la mort. Tout ce travail est comme traversé par un désir d'immortalité.
          Les oeuvres récentes sont encore plus éloquentes, sans doute parce qu'elles sont aussi plus dépouillées. Les quelques signes que l'artiste avaient prélevés, sur la grille,ont, presque d'eux-mêmes, cristallisé en un signe unique qui semble s'être libéré des contraintes de celle-ci, tout en empruntant à son élément essentiel, le carré, sa prodigieuse puissance d'envoûtement. Une danse bachique est devenue possible, d'une vitalité rude et lumineuse. Emportée par un chromatisme sans mystère, les oeuvres, en se déployant en séries, nous en montrent les figures dans lesquelles le signe, maintenant souverain, invente son autonomie. Tout peut alors véritablement commencer, et recommenser, comme la mer.

Fernand Fournier
Paris, Novembre 2009

 





                                                                                         TRANSGRESSIONS
 
  
    Roger Bensasson fit sortir la peinture de ses conventions, de ses habitudes et des sentiers battus pour aller l’installer ailleurs, dans un lieu qui leur convenait mieux à tous les deux. Il choisit alors le carton qui lui offrait bien plus de possibilités que la peinture à l’huile sur toile, à qui il reprochait de ralentir et de freiner sa spontanéité. Le carton lui permit alors de faire voler en éclats tous les codes et de pouvoir les réinventer dans une géométrisation libérée de la tyrannie de la couleur et de la grille illusionniste de la représentation spatiale.
  
    Matériau commun et banal de notre univers quotidien, le carton s’est révélé être, pour Roger Bensasson, la source d’une inlassable créativité car le carton donne aux formes une existence matérielle en faisant de la spatialité, non plus un trompe-l’œil, mais une réalité. Ainsi le carton fit-il également disparaître la frontière séparant le tableau de la sculpture.
   
    De cet effacement sont nés, produits de savants calculs, de nouveaux « objets esthétiques » mariant le « creux et le plein, le pli et le peint » dans de nombreuses et variées constructions architecturées où le relief et la couleur, par leur intime collaboration, se jouent de la lumière et de la profondeur.
    
    Conçus à partir de la trilogie, fondamentale pour Roger Bensasson, carré/rectangle/triangle, en surfaces et en volumes, ne recevant de la couleur que ce qui leur est nécessaire et n’obéissant qu’à des lignes droites, verticales, horizontales, médianes, diagonales ou perpendiculaires selon une combinaison dans laquelle l’activité ludique trouve aussi son compte, ces tableaux-sculptures ont désormais acquis leur identité et affirmé leur indépendance à l’intérieur de son œuvre.
    
    Tel est le domaine singulier de Roger Bensasson où son signe unique prolifère en de multiples variations et où la géométrie ouvre sur l’infini.
 
 
 
                                                                                                                                                                                                                             Jean-Pierre Geay
 
                                                                                                                                                                                                                              Novembre 2017

                             
                                                              Roger Bensasson: portes sur l'infini



L'art de Roger Bensasson s'est développé dans un langage formel qui n'a cessé, tout à la fois, de s'enrichir et de s'affiner. Essayons d'en repérer les principales étapes au cours desquelles il aura discipliné la couleur et élaboré une géométrisation constructive d'une extrême rigueur et d'une grande originalité.

Si Kandinsky fut le premier peintre, en 1910, à utiliser le vocabulaire de l'abstraction avec des formes, des lignes, des signes d'une prodigieuse richesse chromatique pour exprimer des émotions, des sensations, des perceptions, L'Art Abstrait connut ensuite toutes sortes d'avatars et d'évolutions, jusqu'au grand débat des années 50 qui consacra, pour un temps, le clivage entre abstraction lyrique et abstraction géométrique. Contexte au sein duquel naquit l’œuvre de Roger Bensasson.

Formé à l'époque à l'Académie Goetz où il enseignera plus tard de 1986 à 1996, c'est auprès d'Henri Goetz que Roger Bensasson trouva sa voie, d'un Henri Goetz passionné de composition, merveilleux coloriste, d'un Henri Goetz grand inventeur de formes qu'il faisait librement flotter, voltiger, naviguer et dialoguer dans le vide. Alors que des polémiques agitaient les esprits entre tenants de l'abstraction lyrique et ceux de l'abstraction géométrique, eux-mêmes divisés sur le rôle de la couleur (chaude ou froide, travaillée ou uniformément saturée), Henri Goetz prenant le large passait sur l'autre rive pour s'évader dans un univers imaginaire d'une grande sensibilité poétique.

Dans le même temps Roger Bensasson, quant à lui, optait pour une forme d'expression géométrique, pour un art qu'il voulait sobre, précis, rigoureux, méthodique, visant l'objectivité, tout en gardant à la couleur ses propriétés intrinsèques. Son propos était alors, par toutes sortes de manipulations, de superpositions, de variations, de trouver de nouvelles relations entre formes et couleurs, la ligne parfois elle-même devenant chromatique pour que s'échangent des valeurs et des modulations, dans des dessins aquarellés, dans des peintures et dans des gravures: œuvres non dépourvues d'un certain lyrisme émanant de la couleur qu'il lui conviendra plus tard de domestiquer.

En effet, si l'on regarde son œuvre depuis 1978, que constatons-nous? Que Roger Bensasson s'est plu, pendant près de vingt ans, à faire vibrer les couleurs. Ses œuvres se présentaient alors comme une texture d'éléments entrecroisés à la manière d'un tissu, principalement dans des huiles sur toile des années 1990-1991 où un treillis, un canevas superficiels de lignes blanches laissent voir au-dessous une fébrile activité des couleurs, toujours en mouvement, comme portées, emportées par un souffle ou par un courant qui les mélangent et les éparpillent en leur faisant traverser sans relâche tout l'espace des tableaux.

Mais on sentait déjà aussi une tension ou un conflit entre ce quadrillage qui aspirait à la géométrie et le foisonnement chromatique sous-jacent que Roger Bensasson tentait demaîtriser par des diagonales qu'il qualifiait alors de «chavirées» parce que ,elles- mêmes envahies, brouillées par le débordement des couleurs. Et ceci jusqu'en 1998 où il abandonnera progressivement la polychromie au profit de la monochromie en réduisant sa palette à cinq couleurs retenues uniquement pour leur complémentarité et leurs oppositions: le blanc, le bleu, le noir, le rouge et le jaune, traitées désormais en aplats, séparément, sur des formes planes.

Cherchant alors à s'exprimer avec une grande économie de moyens, Roger Bensasson se fixa des règles à l'intérieur desquelles il trouvait sa liberté créatrice, chaque réalisation préparant la suivante. Tandis qu'en gravure, il épurait son style, durant les années 1987-1997, il découvrit grâce à la cartalégraphie, toutes les possibilités que lui offrait le gaufrage, de faire des empreintes en relief. Idée qu'il reprendra plus tard lorsqu'il commencera à sculpter ses tableaux, la sculpture ajoutant à la peinture une tridimensionnalité concrète. Avant cela, il avait déjà utilisé les matrices en carton de ses gravures pour construire ses premiers «tableaux-objets», se séparant alors sans regrets de la peinture à l'huile sur toile avec laquelle il se sentait de plus en plus mal à l'aise, car brisant toute spontanéité, au bénéfice du carton qu'il pouvait travailler dans l'instantanéité pratiquement aussi vite que se formulait sa pensée, carton qui ,de plus, permettait l'incision, les plis, les creux, le relief. Ouverture sur un nouveau langage qui le motivait maintenant davantage.

Les investigations spatiales auxquelles Roger Bensasson se livrait avec ce matériau, le carton, le rapprochait de deux autres de mes amis peintres habités par les mêmes motivations, par les mêmes préoccupations: James Guitet avec ses «livres blancs sculptés» et Bernard Alligand avec ses «structures-bois» afin de faire de la spatialité non pas une illusion d'optique, un trompe-l’œil, mais une réalité. Désireux d'en finir avec la peinture à l'huile, Roger Bensasson trouva donc, dans le carton, une opportunité qui répondait à ses attentes. Tout son art subit alors une nouvelle orientation.

A l'inverse de Kandinsky, dont les formes abstraites étaient imprégnées d'une exubérance colorée, reflets de sa «nécessité intérieure», Roger Bensasson accordait au blanc une importance primordiale, l'associant alternativement ou simultanément à chacune de ses couleurs essentielles. Si les œuvres de Kandinsky valorisaient les fluctuations d'un tumulte affectif, les gravures de Roger Bensasson semblaient plutôt chargées d'exprimer le silence ou, plus précisément, l'épaisseur du silence, le poids du silence qui nous habite, gardien de nos secrets les plus intimes que l'on peut alors regarder comme dans un miroir.

Œuvres elles-mêmes silencieuses parce que vides de tout contenu sémantique, affectif, allusif ou suggestif; silencieuses parce qu'à l'opposé du bavardage de l'image figurative réaliste ou onirique; silencieuses parce qu'exemptes de la volubilité des couleurs livrées à elles-mêmes, n'imposant que leur langage débridé dans une gestualité gratuite ou contrôlée, couleurs que Roger Bensasson, dès ses premières œuvres, aura le souci de tenir en laisse pour ne pas céder à leur tentation, à leur séduction, à leur prétention ou à leurs mirages; œuvres silencieuses enfin parce que neutres et ne devant leur existence qu'à elles-mêmes, plutôt récepteurs que foyers irradiants, offrant à notre regard la disponibilité de leurs surfaces et de leurs couleurs vierges de tout antécédent.

Et l'on comprendra pourquoi Roger Bensasson se soit reconnu dans les objectifs du mouvement MADI, lorsque celui-ci s'est développé en France, en même temps que l'Abstraction géométrique, mouvement MADI qui proclamait sous la plume de son fondateur, Arden Quin, dans son manifeste de 1946, que soit «bannie toute ingérence des phénomènes d'expression, de représentation et de signification» que l'art MADI était «une disposition de lignes sur une surface pouvant créer une forme ou un rapport de plans» et que la couleur était «bidimensionnelle sur une structure plane». Les adeptes de l'Abstraction géométrique ne disaient, somme toute, pas autre chose. Cette convergence de points de vue n'avait pas échappé à Roger Bensasson qui cherchait alors à prendre ses repères.

Dans le même temps, Roger Bensasson procédait à une simplification en accordant la priorité à la composition. Pour cela, il renonce à la polychromie saturant ses peintures et ses gravures, sélectionne les couleurs, rend à la ligne son indépendance, privilégie la recherche de formes et de surfaces et se laisse fasciner par le blanc jusqu'alors peu présent dans son œuvre. Aux mélanges chromatiques succèdent les plans où les couleurs choisies seront uniformément réparties avec une égale valeur. Disparaissent ainsi les passages et les nuances qui embrumaient son langage, au profit des oppositions et des rapports de voisinage selon les étendues, le carton permettant également de travailler dans l'espace. A partir de 1999, la composition, sera donc, pour Roger Bensasson, un jeu de construction en surfaces et en volumes sur des bases strictement géométriques comme dans la série «Fragments» que Roger Bensasson définit ainsi: «quelques éléments, peu de couleurs, dans une surface divisée en cases régulières».

Le renouvellement de son vocabulaire plastique avait été précédé en 1998 par une série baptisée «Suite» reprenant les éléments mosaïqués d'une huile sur toile de 1986, en les traitant de deux manières, d'abord en rouge, jaune, blanc et bleu, dans des acryliques sur carton et ensuite seulement en noir et blanc avec découpe et relief dont parfois les pièces s'emboîtent: formes en dialogue, annonciatrices de son art des variations.

Au fil des années 1987-1993, on décelait déjà dans l’œuvre peint de Roger Bensasson, le désir et le besoin (peut-être pour échapper à une certaine subjectivité?) de se donner un cadre compositionnel strict, indépendamment de la couleur, avec une prédilection pour le carré, forme sous-jacente dans la plupart de ses gravures des années 1989-1992 où la géométrie endigue l'effervescence des couleurs.

S’interrogeant sur les rapports spatiaux entre forme et couleur et tirant la leçon que le gaufrage ,en gravure, lui avait apportée en mettant en évidence, d'une part le pouvoir du blanc, et d'autre part toutes les potentialités qu'offrait le relief, Roger Bensasson va rompre avec la peinture sur toile afin de sortir de la planimétrie, pour désormais construire ses œuvres en volume, c'est-à-dire dans une spatio-temporalité non plus fictive, inventée et illusoire, mais bien réelle, concrète, palpable. En procédant ainsi, Roger Bensasson abolissait désormais la frontière qui jusque-là séparait le tableau de la sculpture. Ainsi passe-t-on d'une composition murale plane à une composition spatiale volumétrique, avec tous les effets que cela suppose d'ombre et de lumière, de contrastes, de profondeur.

A partir de l'an 2000, poussant encore plus avant cette appropriation du réel comme composante de son œuvre, Roger Bensasson opèrera alors une sélection au niveau des couleurs pour créer des rythmes visuels avec lesquels il construira des enchaînements sériels dans l'espace, véritables sculptures murales itératives.

Phase nouvelle dans son œuvre qui désormais se poursuivra ainsi après son renoncement au tableau de chevalet. Corrélativement, cela amènera Roger Bensasson à repenser rigoureusement ses conceptions esthétiques. Aussi les années 2000-2003 sont-elles des années charnières, marquées, dominées par une double exigence à la fois formelle et chromatique. Toujours en quête de modules inducteurs géométriques (la courbe étant exclue de son lexique) lui permettant de réaliser des groupements thématiques, le moment était alors venu, pour Roger Bensasson, de clarifier ses objectifs

et de rationaliser son écriture picturale en se constituant une grammaire des formes et un répertoire réduit de couleurs. Une fois trouvé cet archétype générateur, cet «embrayeur de séries», comme la linguistique structurale le nomme, tout pouvait commencer, notamment et en premier lieu la composition, c’est-à-dire la recherche de l'adéquation (j'allais écrire de l'équation) entre les divers éléments du tableau. Ce point mérite qu'on s'y attarde car les années 1998-2000, peut-être n'est-il pas inutile de le rappeler, auront été, pour Roger Bensasson des années cruciales, celles où il est passé progressivement à l'abstraction géométrique et où, lignes, formes et couleurs auront enfin trouvé, chacune et ensemble, leur juste place dans son œuvre.

Cette évolution s'est déroulée en trois temps simultanés. Tout d'abord par un recours systématique au carré et au rectangle, assortis de différentes couleurs, comme en témoignent les acryliques sur carton de février et juin 1999, avec parfois seulement trois couleurs: le rouge en fond sur lequel se répartissent le bleu et le jaune, par distribution alternée le long de quatre bandes égales horizontales dans un format carré. Les œuvres d'octobre à décembre de la même année, où apparaît pour la première fois le triangle, en relief, tout en étant de même facture, se caractérisent plus spécialement par une simplification de la composition, par une réduction des couleurs et des formes, lesquelles restant cependant toujours isolées, indépendantes et autonomes.

La seconde phase consista, dès la fin de 1998, dans la mise en œuvre d'éléments inducteurs comme bases compositionnelles, éléments susceptibles, par reprise, de donner de nouveaux développements. Phase au cours de laquelle les formes deviennent solidaires, s'imbriquent les unes dans les autres à la manière d'un puzzle, où comme le signale très justement Roger Bensasson «chaque pièce attachée à l'ensemble prend sa place dans le nombre». D'où l'importance de cette nouvelle relation formes/couleurs car la couleur est maintenant tributaire des formes et dépend de leur combinatoire, combinatoire que l'analyse systémique et les mathématiques modernes avec leur théorie des ensembles permettent de mieux comprendre. Formes dont l'interdépendance détermine la fonctionnalité de l’œuvre, en surface et en volume, et où le déplacement d'un seul élément modifie toute la structure, formes dont la couleur constitue la variable aléatoire puisqu'elle peut être soit présente, soit absente.

Le dernier temps concerne justement la couleur et son rôle au sein de cette nouvelle organisation formelle, avec un minimalisme ( ni peu,ni trop) de celle-ci pour mieux la mettre en valeur selon les surfaces que Roger Bensasson lui accorde et la position qu'elle occupe dans la structure de l’œuvre. Couleur pouvant subir une mutation et changer à l'intérieur de formes répétitives pour constituer une sorte de continuum rythmique ou d'algorithme comme par exemple dans la série des acryliques sur carton avec reliefs et découpes de 1998-1999. Telle est la rhétorique picturale de Roger Bensasson au printemps de l'an 2000.

Dans cette nouvelle perspective seront alors réalisés en 2000 et 2001 deux ensembles en noir et blanc, en alternance, par symétrie régulière ou inverse en positif/négatif intitulés «Variations» où l'oblique domine, sur des supports en bois et carton dans lesquels apparaissent, en diagonales, des décrochages que Roger Bensasson désigne comme un «vide perturbateur». Il s'agit, en fait, d'espaces interstitiels entre les différents éléments de la composition, comme des barres de mesure rompant la linéarité du discours pictural ou comme des scansions, ou comme des silences, ou bien peut-être encore qui sait comme des brèches sur l'insondable, ou sur quel absolu entrevu, approché?

Il n'est peut-être pas inutile, à ce propos, de rappeler que l'art de Roger Bensasson est un langage avec lequel il s'exprime, langage destiné à susciter une émotion esthétique. Si les formes qu'il crée, par divers procédés de construction, sont de pure invention, sans référent analogique ou métaphorique avec la réalité, hors de tout signifié , nous ne devons pas, pour autant, sous-estimer leur pouvoir sur notre sensibilité, sur notre sens plastique et notre imaginaire. Roger Bensasson ne déclare-t-il pas lui-même que, dans l'élan de la création, le mouvement qui se met en place « active son imaginaire», est «une aubaine d'infini» qui s'offre à lui, que «s'ouvrent des portes insoupçonnables qui l'incitent toujours à aller au-delà», que «le moindre changement suffit à lui laisser entrevoir de nouvelles possibilités» qui lui donnent envie de poursuivre, est «une promesse de ce qui est à venir»  fenêtres «ouvrant la voie sur l'infini».

Il faut dire que Roger Bensasson aime bien ce tâtonnement originel, cette avancée, cette percée vers des territoires à naître où l'inconnu se laisse découvrir, se laisse appréhender. Pourquoi, nous, lecteurs de l’œuvre, serions-nous privés de cet «en avant» prometteur, inépuisable, qu'elle contient et qui l'a fait naître, vivier de notre intimité avec elle? Serions-nous quelquefois au seuil d'un sacré qui n'ose pas dire son nom, quoique l'art de Roger Bensasson n'ait pour seul but que d'exister? En tout cas, nous nous laissons emporter dans le flux interminable de la vie que l'artiste nous offre en partage. A coup sûr dans une participation accueillant en sa plénitude.

Il est de toute évidence que de travailler sur le signifiant, sur les constituants même du tableau a du sens et donne du sens à l’œuvre, rend fécond le dialogue du peintre avec ce qu'il fait. C'est bien ces «portes sur l'infini» que le peintre ouvre aussi pour nous qui en voyons le résultat dans le rapport lignes, formes, couleurs, qui font que nous ne lisons pas un tableau de Kandinsky, de Mondrian, de Klee, comme nous lisons un tableau de Rembrandt, de Poussin ou de Cézanne, chacun nous donnant, par la structure de l’œuvre, les moyens de la décoder pour peu que nous y prêtions attention. Or précisément, c'est le mérite du Constructivisme, de s'être penché sur ces codes, sur le «comment c'est fait», «comment ça marche?», qui ne relèvent ni de l'historicité, ni de la représentation et qui, somme toute, assurent à l’œuvre son universalité. Attitude fonctionnaliste s'il en est, mais ô combien nécessaire pour entrer dans la genèse de l’œuvre!

A cet égard l'art de Roger Bensasson est un art du codage par les rapports qu'il établit entre des lignes, des formes, des surfaces, des couleurs avec une extrême précision, parfois au terme de passionnants, pour lui, calculs arithmétiques. Leur répartition et leur distribution constituant alors un système organisé où chaque œuvre est une variante de celle qui la précède. Pour parvenir à cette fin, Roger Bensasson procède à toute une recherche préliminaire sur des grilles qu'il confectionne, à toutes sortes d'études préparatoires, à tout un travail préalable de réflexion pour calculer et déterminer ses «figures», ses «motifs», avant de les mettre en œuvre, démarche qui se situe dans le droit fil du Bauhaus,car Roger Bensasson a toujours considéré comme nécessaires les règles qu'il s'impose , a toujours jugé la contrainte fertile pour aboutir à un résultat d'une grande sobriété. Moment crucial où des décisions doivent être prises, où des choix sont à effectuer.

Cependant, les choix que l'on fait devant «ces portes sur l'infini», sont-ils toujours aussi logiques, rationnels que l'on croit, qu'il nous semble? Est-on toujours parfaitement et pleinement maître de vers où l'on va? Nos pas ne sont-ils pas parfois secrètement, souterrainement induits, guidés par l'inconscient? N'y-a-t-il pas dans ceux-ci une part aléatoire qui nous échappe? Ne serions-nous, en cette circonstance, que le jouet de probabilités sans qu'intervienne une volonté d'art? Même si, dans ces choix, insidieusement et soudainement se glissent l'inespéré, l'inattendu, l'imprévisible avec lesquels il nous faut compter. Serions-nous à ce point inhibés jusqu'à en perdre notre pouvoir d'agir? Pas sûr. Notre volonté d'art s'exerce parmi ces composantes pour faire émerger du connu l'inconnu, et par extension du visible l'invisible et leur donner un corps, une évidence, une réalité. Il y a, dans ces choix, des dispositions qui dépendent de nos exigences, qui nécessitent de la clarté et de la lucidité, en un mot tout un travail de mise au point des formes, de structuration du matériau, du degré d'exactitude où nous souhaitons l'amener.

Durant une longue période, Roger Bensasson s'est laissé entraîner par le jeu dirigé du hasard dans lequel il trouvait de nouvelles potentialités pour explorer le champ des possibles, mais avec des contraintes très strictes relevant parfois de modèles mathématiques, pour le conduire progressivement à un seul signe et deux couleurs: le rouge et le blanc, le jaune solaire étant attribué exclusivement à la gravure pour des raisons techniques de stabilité et d'homogénéité de la couleur.

Parallèlement, Roger Bensasson, adhère temporairement au mouvement MADI afin pensait-il, d'échapper à l'emprise du rectangle et du carré dont il s'estimait trop dépendant, voire prisonnier, car ce mouvement géométrique permettait justement de ne plus rester dans le carré. Et puis, c'était aussi, pour Roger Bensasson,l'occasion de sortir de sa coquille et de confronter ses travaux avec ceux qui, tout à la fois agissaient dans le même sens et proposaient d'autres alternatives qu'il était curieux de connaître. C'est alors aussi qu'il découvre les propriétés du triangle et qu'il fait entrer cette figure géométrique dans son vocabulaire où elle y restera pour se combiner avec le carré en de nouvelles tautologies, annonces, prémices, amorce ou préfiguration de son futur signe unique de 2008, comme dans les œuvres «Peint Pli» dérivées du triangle.

Toutefois le triangle, à lui seul, aura momentanément les faveurs de Roger Bensasson, sur une commande de la galerie Orion à Paris, pour son exposition collective de décembre 2007 «Triangle Madi», où seront montrées pour la première fois, ses constructions pyramidales en rouge et blanc. Mais cette expérience occasionnelle consacrée au triangle

en restera là. Cependant le triangle aura néanmoins laissé des traces visibles dans son œuvre. Même si le triangle en tant que tel, n'aura pas fait l'objet d'autres travaux systématiques de la part de Roger Bensasson, comme ce fut le cas du rectangle et du carré, notamment dans la série «Fragments» de 1999, il n'empêche qu'il est partout omniprésent.

On le trouve souvent à l'intersection de trois diagonales ou en combinaison avec le rectangle et le carré pour construire avec ceux-ci des formes trapézoïdales, en surfaces comme en volumes. Par sa discrète mais constante intégration, le triangle aura contribué à enrichir le vocabulaire pictural de Roger Bensasson. Et ceci depuis le début de son œuvre, avant même, qu'il ne la soumette à la réglementation géométrique, tout particulièrement dans les peintures et gravures marquetées, parquetées des années 1986 à 1990, où le triangle apparaît en filigrane dans le fragile tissage qui assume l'équilibre précaire de la composition.

A y bien regarder, le triangle apparaît aussi, sous différents aspects, tout au long de son œuvre, presque chaque fois que des diagonales rencontrent sur leur trajectoire des verticales et des horizontales sur une surface plane, ou bien dans des découpes en relief, pour créer des rapports de plans dans l'espace, ou bien encore à l'intersection de deux surfaces, par le déplacement oblique d'un rectangle ou d'un carré. Mais c'est en effet, au cours de la participation de Roger Bensasson au mouvement MADI (2006-2009) que le triangle sera particulièrement mis en valeur, bénéficiant alors d'une attention privilégiée. Après cet épisode où il fit cavalier seul, le triangle ira tout naturellement rejoindre ses pères fondateurs: le carré et le rectangle, où il ne sera plus alors qu'un élément de structures complexes.

Sous l'influence du groupe MADI avec lequel il exposa jusqu'en 2009, avant de le quitter pour reprendre son échappée solitaire, Roger Bensasson produira, entre autres, des ensembles en blanc, l'un en 2006 intitulé «Suite sans fin» avec un motif géométrique très simple baptisé par Roger Bensasson «angle droit», traité en incision sur fond de couleur, signe parsemant toute la surface des tableaux ; l'autre en 2007, nommé «Peint et pli» avec des pans coupés et des «diagonales bouleversées», parce que bousculant l'ordre établi par les horizontales et par les verticales, procédé qu'il reprendra en 2008 pour des œuvres en rouge et blanc, lorsqu'il basculera définitivement dans la géométrie.

Pourquoi le rouge et le blanc? Parce que pour Roger Bensasson, le blanc est une couleur évoquant la lumière et que le rouge représente symboliquement la force, la vitalité, le feu, la passion et la spiritualité. Seule opposition qu'il s'autorisera désormais, après l'abandon définitif en 2007 du contraste noir/blanc, consécutivement à trois expositions successives sur ce thème, l'une à Chambéry, en 2006, «Encore une histoire de noir et de blanc» les deux autres à Paris,en 2007, «Madi blanc et noir», «Madi noir et blanc». Quant aux diagonales, n'ont-elles pas toujours été le fil conducteur de son œuvre, les lignes de force, la membrure, chargées d'en assurer l'équilibre et l'harmonie?

Leur origine remonte aux années 1985-1990. A cette époque-là, Roger Bensasson éprouvait déjà la nécessité d'un «schéma, d'une ossature, d'une charpente». Et c'est aux diagonales qu'incomba cette fonction, pour s'affranchir de la mainmise de la couleur et de son foisonnement qu'il jugeait excessif et dont il tentait de se délivrer, de se libérer. C'est dans les huiles sur contreplaqué de 1987 qu'elles essaieront d'imposer leur autorité sur une couleur toujours rebelle sans encore toutefois y parvenir, malgré la «radicalisation» qu'elles opèrent pour s'affirmer comme les future assises de l’œuvre à venir. Avec ces diagonales qu'il qualifie de «chavirées» parce qu'encore perturbées par la couleur, Roger Bensasson partage, divise, sépare l'espace de ses tableaux par une sorte de quadrillage en surimpression : point de départ d'une géométrisation naissante, mais encore très fortement troublée par la couleur.

Il est vrai que la couleur fougueuse, fugueuse, à qui Roger Bensasson avait, jusque-là peut-être, accordé trop de liberté, acceptait mal de se couler dans le moule où il voulait maintenant la contenir. En tout état de cause, les diagonales aidées du carré, l'emportèrent, sur les couleurs enfin apaisées. Cette pacification achevée, Roger Bensasson n'avait plus alors qu'à choisir celles qui convenaient pour les intégrer dans une syntaxe formelle impatiente de s'affranchir de la polychromie à laquelle elle était encore assujettie. La fonction des diagonales sera alors de s'en détacher, en prenant de plus en plus leur distance vis-à-vis de la couleur et en faisant pleinement valoir leur autonomie, au même titre que les horizontales et que les verticales. La géométrisation systématique souhaitée par Roger Bensasson pouvait alors s'accomplir au bénéfice des diagonales à qui il donnera désormais les pleins pouvoirs ayant parfaitement réussi leur mission: faire triompher la composition.

Et Roger Bensasson ne les oubliera pas, lorsque vingt ans plus tard, il élaborera son signe unique formé de trois segments linéaires: deux verticales, deux horizontales et une diagonale. Mais entre-temps, elles auront participé à toutes les aventures de la forme et de la couleur où nous allons bientôt les retrouver ainsi que dans les tableaux-sculptures, comme en 2003, par exemple où Roger Bensasson donnera encore une autre dimension à ses œuvres, en faisant d'elles des constructions volumétriques dont il faudra bien nous habituer à leur place dans l'espace où elles prennent toute leur signification d'objet esthétique construit avec ses pleins et ses vides sur lesquels joue la lumière.

Les recherches effectuées ensuite en 2002-2003 porteront essentiellement sur la ligne (principalement horizontale) et la surface avec seulement deux couleurs le rouge et le blanc, comme en témoigne la série en relief «Entre deux horizontales», où il réintroduit le pouvoir structurant de la ligne. Cet usage restreint des couleurs permet à Roger Bensasson de concentrer toute son attention sur la composition, c'est-à-dire sur les surfaces où ces couleurs seront employées, dans des tableaux, qui, dès lors, s'émancipent de leurs traditionnels cadres rectangulaires par des découpages angulaires, par le décalage des plans colorés, par des ruptures de construction, par des plis et des décrochements, par des évidements et par des échancrures, afin de faire mieux apparaître la relation surface/couleur, avec aussi la volonté «d'agir sur les reliefs». Si avec le noir et blanc des années précédentes, le souci de Roger Bensasson était plus précisément rythmique, ici, avec les compositions en rouge, il semble qu'il ait donné la primauté à la valeur chromatique en lui accordant de vastes étendues non répétitives, contrairement à ce qu'il faisait avant avec le noir et le blanc où des formes récurrentes se succédaient d'une œuvre à l'autre. Avec le rouge et le blanc il joue sur la différenciation plutôt que sur la répétition.

A partir de l'an 2000, on voit bien, en effet, que sa démarche procède par variations dont les clés sont : répétition et différence. Son processus créateur? Inventer une forme, la répéter non pas à l'identique, mais chaque fois différente. Les modifications apportées constituant une suite, c'est-à-dire une chaîne d'éléments faite de variations à la fois thématiques et rythmiques sur le même module, comme dans la musique baroque. Réalisations qu'affectionnent particulièrement Roger Bensasson. Ce qu'il va systématiser au cours de la période 2007-2008, en se focalisant, cette fois-ci sur le signe qu'il obtient par deux grilles superposées, savamment codifiées, donnant la verticale, l'horizontale et la diagonale formant ce qu'il appelle «un réservoir de signes» dans lequel il ne se privera pas de puiser, tant Roger Bensasson aime développer sa créativité à l'intérieur de contraintes formelles préalablement calculées, où la part du JE se confond avec celle du JEU. Activité qui relève de «l'objeu» comme l'a écrit Francis Ponge. Evolution somme toute naturelle dans la mesure où le projet pictural de Roger Bensasson a toujours consisté à se limiter seulement au choix de quelques structures qu'il explore de façon ludique, mais avec une précision et une régularité toutes métronomiques, dans une sorte de frénésie jubilatoire pour en montrer toutes les facettes. Telles m'apparaissent les œuvres de novembre et décembre 2007 où les signes noirs en constituent la dominante thématique, la trame narrative, faisant surgir de l'UN le multiple.

Dans le même temps, Roger Bensasson, réalise ses premiers emboîtages-sculptures pour habiller des œuvres littéraires qu'il aime bien, comme celles de Max Jacob ou de Philippe Jaccottet par exemple. Emboîtages confectionnés dans différents types de cartons, rigides ou ondulés, que Roger Bensasson découpe, incise, ajuste, assemble, plie, colle et superpose pour se livrer à toutes sortes de constructions architecturales, dont le relief comporte des vides et des pleins (comme dans les tableaux) où la couleur n'est là que pour couvrir une surface ou bien pour souligner, surligner, pour révéler ou pour éclairer une profondeur. Dès lors un va-et-vient s'instaure entre emboîtages et tableaux, l'un appelant l'autre et réciproquement. Les uns et les autres constituent maintenant des suites séquentielles qui se complètent.

Mais c'est en 2008, année décisive, que Roger Bensasson se donnera pour modèle conceptuel, un signe unique, mathématiquement issu du carré et qui sera désormais la marque et la clé de voûte de chacune de ses œuvres. Signe unique qu'il peint, dessine, découpe selon toutes les variantes qu'il lui inspire, s'amusant à le décomposer et à le recomposer. Il le segmente même parfois pour n'en retenir que des fragments comme source de nouvelles compositions. Si bien que nous ne sommes plus seulement dans la loi des séries mais dans une combinatoire puisqu'à la répétition s'ajoute la transformation, la superposition, car ce signe possède non seulement la capacité de se métamorphoser mais, en plus, celles de s'auto-générer et d'engendrer, devenant ainsi l'élément majeur de toutes les mises en scène dont il est le principe fondateur ou architectural. Découpé, creusé, évidé, ce signe laisse voir un arrière-plan, une profondeur. Il s'inscrit dans l'espace pour capter la lumière et pour la réfléchir. Revêtu de blanc et de rouge , il peut même acquérir une valeur symbolique (sémaphore ou blason) voire emblématique en plus de son caractère esthétique et fonctionnel.

Depuis bientôt près d'une décennie, Roger Bensasson aura fait de ce signe sa spécificité,allant même parfois jusqu'à sculpter à l'intérieur de celui-ci, par découpes, toutes sortes d'ornements, comme dans les suites sur carton et bois «Signe barré» et «Alpha B» de 2013, suites où le signe se répète «semblable mais différent» en blanc ou en couleur, où, déclare Roger Bensasson, «le jeu du plein, du pli, du vide m'ouvre la porte de l'infini». Nous sommes là encore dans l'esthétique de la musique baroque, en particulier dans celle de la «Folia» de Marin Marais, où une cellule unique, maintes fois reprise, donne lieu à toute une série de fioritures à la fois mélodiques, harmoniques et rythmiques. Art qui, revenant sans cesse sur lui-même, s'autorise à n'avoir point de terme et rêve d'infini. Ce qu'expriment également l'architecture classique par sa symétrie, et l'art baroque par le rinceau. Roger Bensasson, lui, a fait entrer ce désir d'infini dans la peinture géométrique.


                                                                                                                                                                                                                            Jean-Pierre Geay

                                                                                                                                                                                                                             Novembre 2017


 
                                                                                                                                                    Pour Roger BENSASSON

                                                                                                                                                                   Exposition Galerie 21 Toulouse

                                                                                                                                                                   janvier- février 2019
    ici
       l'épaisseur s'invente une surface
       de soulèvements furtifs

   d'affaissements
       alors
   serait la déclinaison
   d'extrême douceur
   quand la pensée du corps
       s'ajoure

    vigueur plus que rigueur

    à même
    la fleurée de la page
    le rouge médian
    incise le regard et
    bascule

   mettant à genoux
   la frise des obliques
   que l'horizon façonne

   Dans l'évidement
   un livre se feuillette
   de plans perspectifs
   où écrire
   plus avant
   le bleu d'été

   le mesuré en toute chose
   la pleine et entière 
   méthode

​   sous le vocable du souffle
                                                                                                                                                  Claude BARRERE

                                                                                                                                                  3 janvier 2019